Un pare-brise, deux silhouettes qui se découpent devant vous, un volant qui tourne tout seul sous les mains d’un pilote en pixels, et au bout du chemin une forêt qui défile trop vite pour votre joystick. Voilà ce que proposait Lombard RAC Rally aux possesseurs d’Atari ST à la fin des années 1980 : non pas une course d’arcade où l’on pousse le champignon en regardant le décor de haut, mais une tentative d’enfermer un vrai rallye britannique dans deux disquettes. Autant dire un pari fou.

Un jeu de rallye, pas un jeu d’action

Commençons par poser les choses, parce que l’étiquette « action » ne dit rien ici. Lombard RAC Rally est un jeu de course automobile, plus précisément de rallye. Il a été développé par Red Rat Software et édité par Mandarin Software, un label de la maison Europress, en 1988 sur Atari ST (Atarimania et le Computing History Museum donnent tous deux cette année). La fiche Atarimania crédite David Worrall à la programmation et précise que le jeu est une licence officielle, issue de Lombard et de Ford Motors Sports.

Cette licence n’est pas un simple décor : elle est celle du RAC Rally, le grand rendez-vous britannique du championnat du monde, aujourd’hui connu sous le nom de Rally GB. Et la pochette n’a pas lésiné sur le prestige, puisqu’elle met en avant la Ford Sierra RS Cosworth de 1987 de Jimmy McRae. Pour un jeu vendu sur disquette, on avait l’impression de signer chez une vraie écurie.

Le jeu qui devait s’appeler Speed Run

L’histoire de départ est amusante. Selon Atarimania, le titre devait d’abord sortir sous le nom de Speed Run, signé Red Rat, avant d’être transformé en jeu de rallye pleinement sous licence. La version 8 bits d’Atari a d’ailleurs gardé le titre d’origine, sans le sigle RAC. Wikipédia ajoute une anecdote de naissance : Charles Partington et Harry Nadler, de Red Rat, ont eu l’idée devant la retransmission télé du rallye, en découvrant des images tournées depuis l’intérieur de la voiture, ce qui leur a donné envie d’en tirer un jeu.

Cette idée de vue embarquée est précisément ce qui fait l’identité du programme. On ne contrôle pas une voiture vue du dessus, comme dans Super Sprint, ni une machine glissante vue de loin. On est assis derrière les sièges, on regarde la route à travers le pare-brise, et le pilote animé bouge le volant devant nous. Le jeu a fini par lancer une série entière, que l’on rattache à la famille « Rally Championship » d’Europress, mais tout commence ici.

Lombard RAC Rally sur Atari ST, séquence de jeu — chaîne AtariGreenlog

Derrière le volant : ce qu’on fait vraiment

Le principe est celui de tout rallye : des étapes à enchaîner, un chrono qui ne pardonne pas, et un parcours qui ne ressemble jamais à une piste de circuit. Les descriptions du jeu évoquent des étapes de jour comme de nuit, avec du brouillard ou de la neige, et un copilote dont la carte change de couleur à mesure que l’on avance sur le tracé. À cela s’ajoute un atelier, où l’on répare et règle sa voiture entre deux sections. C’est cette couche de gestion qui donne au titre un côté sérieux, presque sage : on ne se contente pas de tenir l’accélérateur, il faut aussi ramener une auto en état de repartir.

Je ne vais pas vous détailler ici chaque règle de l’atelier ni le barème exact des temps : les fiches que j’ai pu consulter n’en disent pas assez pour être catégorique, et mieux vaut ne rien inventer. Ce qui ressort en revanche de toutes les sources, c’est l’ambition. Le site de Top Gear parle, dans un retour sur le jeu, d’une tentative « gloriously earnest » (glorieusement sincère) de simuler tout cela sur une seule disquette, en rappelant que les notes de pilotage étaient bannies de l’épreuve et que le copilote devait se contenter de scruter une carte. Sur ST, le jeu occupe deux disquettes simple face, se joue à un seul joueur au joystick et propose un mode démo.

Ce parti pris de sérieux a un prix. Les sensations ne ressemblent pas à celles d’une borne : la route arrive en perspective, la voiture réclame de l’anticipation, et les virages se préparent plutôt qu’ils ne se négocient au réflexe. Pour qui sortait de Buggy Boy ou de Out Run, c’était un autre rapport à la vitesse : moins de sauts, moins de clinquant, plus de concentration. On attendait une bagarre, on obtenait un exercice de régularité.

Le ST face aux autres machines

Le jeu est sorti sur ST, sur Amiga et sur PC, et l’on a vite fait de l’imaginer plus beau sur la machine de Commodore. Sans comparatif sourcé sous la main, je m’en tiendrai à une prudence honnête : difficile de dire précisément ce qui sépare les deux versions, et je n’ai trouvé aucun test qui l’établisse avec certitude. Ce qui est sûr, c’est que le ST n’était pas la machine rêvée pour la fluidité d’une route en pseudo-3D, et que le pari de Red Rat était de faire tenir une simulation lisible sur du matériel qui n’avait pas été pensé pour ça.

La musique, elle, mérite une mention : la fiche Atarimania note des musiques numériques sur l’écran-titre, ce qui, pour un jeu de 1988, donnait au démarrage un petit parfum de grande production. Le reste ne suit pas forcément avec la même force, mais l’entrée en matière a de la gueule.

Ce qu’en disait la presse, et ce que les chiffres racontent

Les notes sur Atarimania sont plutôt encourageantes, sans être exaltantes. Pour la version ST, la fiche liste trois tests datés de janvier 1989 : 73 % pour The One, 80 % pour ST/Amiga Format et 71 % pour ST Action. Les lecteurs du site lui donnent 7,3 sur 10 sur la base de 20 votes, un échantillon modeste mais cohérent avec la presse. Un commentaire résume bien l’état d’esprit général : le jeu n’est pas le meilleur, mais il est meilleur qu’on ne s’en souvient.

Le plus parlant, c’est peut-être sa longévité dans les classements. Toujours selon Atarimania, Lombard RAC Rally a atteint la deuxième place des ventes ST britanniques en février 1989, puis il est revenu en 1991 en édition budget chez The Hit Squad, distribuée par Ocean, avec une première place en septembre et octobre de cette année-là, pour un total de 21 mois de présence dans les charts. Un jeu qui ne casse pas les codes mais qui traverse trois ans de ventes, ça en dit long sur le public : les amateurs de simulation sérieuse n’étaient pas si nombreux, mais ils étaient fidèles.

Dernier détail, plus piquant : la même fiche signale, d’après ST Format n° 4, que le premier lot de disquettes était infecté par un virus avant même la duplication. Voilà une manière peu orthodoxe de lancer une licence officielle.

Y rejouer aujourd’hui

Sur un émulateur comme Hatari, Lombard RAC Rally reste un objet curieux. Il n’a ni la folie d’une course d’arcade ni la précision d’une simulation moderne, et c’est précisément ce qui fait sa personnalité : un jeu qui prend le rallye au sérieux à une époque où presque toute la course se voulait spectaculaire. Il faut lui accorder un peu de patience, accepter une prise en main qui demande du temps, et ne pas s’attendre à des sensations de pilotage à la Lotus.

Mon avis, tel qu’il se dégage de ce que racontent les sources et de la séquence filmée plus haut : c’est un jeu à regarder pour son ambition, plus qu’à juger sur ses seules performances. Il paie son sérieux par un côté un peu raide, mais cette raideur, c’est aussi celle d’un rallye qui ne ressemble à rien d’autre sur ST. Si vous avez grandi avec les courses d’arcade, il vous fera l’effet d’un cours de conduite. Si vous aimez les jeux qui tentent quelque chose, il mérite largement une soirée.

Au bout du compte, Lombard RAC Rally n’est pas le meilleur rallye de la ludothèque ST, mais il a un mérite que peu de rivaux avaient : celui d’avoir mis le pilote derrière le pare-brise, avec son copilote, sa carte et son atelier, et d’avoir cru que cela pouvait tenir sur deux disquettes. Pour 1988, ce n’est pas rien.

À lire aussi sur le blog :
→ Works Team Rally sur Atari ST, un autre rallye sur la machine, pour comparer les approches.
→ Lotus Turbo Esprit Challenge sur Atari ST, une course de 1990 à l’opposé de ce rallye sérieux.

En savoir plus : fiche AtariMania · Wikipédia (en).

FICHE DU JEU

Jeu
Lombard RAC Rally
Machine
Atari ST
Sortie
1988
Voir aussi
Sport
Référence
Lombard RAC Rally sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.