Le poker, tout le monde croit connaître. On reçoit cinq cartes, on en jette deux, on croise les doigts. Alors quand on lance Joker Poker sur Atari ST en s’attendant à un poker de machine à sous, la surprise est franche : ici, on pioche carte sur carte tant que la main s’améliore, et le moindre pas de trop vous fait « sauter ». Ce n’est pas du poker. C’est autre chose, un drôle d’hybride dont le nom d’origine, Aussie Joker Poker, annonçait déjà la couleur.

Un jeu qui n’est pas ce qu’on croit

Commençons par remettre les choses d’équerre, parce que ce jeu traîne une réputation approximative. Non, il ne vient pas d’Ubisoft, contrairement à ce qu’on lit parfois. La fiche AtariMania de la version ST indique Mindscape comme éditeur, Joker Software comme développeur, et une année : 1989. Le titre complet est Aussie Joker Poker, « aussie » désignant l’Australie, d’où est originaire la société Joker Software International selon le magazine START.

Le genre, ensuite. AtariMania le classe en « Gambling – Casino », ce qui est exact mais un peu large. Dans les faits, c’est un jeu de cartes d’argent virtuel pour plusieurs joueurs humains, bien plus proche du blackjack que du poker vidéo. Le test publié dans START en mai 1989 le dit sans détour : il « ressemble aux machines à poker des casinos, mais se joue plutôt comme un blackjack », puisqu’on peut continuer à tirer des cartes pour améliorer sa main.

Une précision d’honnêteté : je ne peux pas vous certifier le rôle exact du joker dans les règles. Les sources que j’ai consultées n’en parlent pas, et le test de START ne décrit pas de joker. Je préfère ne pas inventer une règle que je n’ai pas lue.

Comment se déroule une main

Voici ce que les sources permettent d’établir. Le principe : vous tirez des cartes, et à chaque tirage, vous devez améliorer votre main. Si ce n’est pas le cas, vous êtes « bust », vous sautez, et la main ne rapporte rien. Il y a donc un vrai dilemme à chaque carte : s’arrêter sur une paire qui rapporte 1 000 points, ou tenter la double paire à 2 000 en risquant de tout perdre.

Le jeu laisse beaucoup de réglages. On peut choisir la taille du paquet, en fixant la plus petite carte entre le deux et le dix. Chaque joueur peut enchaîner jusqu’à 99 mains. Les mises vont d’un centime à 9 999,99 dollars par main, évidemment en argent fictif, et le programme tient les comptes des gagnants et des perdants. On peut même ajouter ses règles maison, par exemple imposer de tirer sur une double paire ou de s’arrêter sur un brelan.

C’est la partie que je trouve la plus sympathique : le jeu ne vous impose pas sa vision du casino, il vous laisse bricoler la vôtre. Pour 1989, sur un ordinateur familial, c’est une idée qui sentait la soirée entre voisins plus que la salle enfumée de Las Vegas.

Joker Poker sur Atari ST, vidéo de la partie — chaîne AtariGreenlog

Jusqu’à quatre-vingt-dix joueurs sur un seul ST

Le détail qui fait sourire : le jeu peut gérer jusqu’à 90 joueurs. Quatre-vingt-dix personnes autour d’un Atari 520 ST, il faudrait un salon très particulier, et un moniteur couleur très patient. Le testeur de START en tire la conclusion de bon sens : le jeu fonctionne mieux avec un joueur seul ou quelques-uns qu’en jeu de société géant.

Le texte de la boîte, tel que reproduit pour la version PC, vend un « jeu de cartes familial et social », avec un système de gambling protégé par mot de passe, une gestion automatique des comptes et des joueurs qui peuvent rejoindre ou quitter la partie à tout moment. Je n’ai pas vu la boîte ST, donc je ne garantis pas que ces arguments y figuraient mot pour mot. Mais l’esprit est clair : on joue contre les autres, pas contre la machine, et c’est ce qui sépare ce titre des innombrables poker vidéo solitaires de l’époque.

Une réalisation sobre, avec ses nerfs à vif

Côté technique, AtariMania précise que le jeu se joue à la souris, en basse résolution, sur une disquette simple face. Il tourne sur un ST de base avec 512 Ko. Le test de START signale qu’il ne fonctionne qu’en couleur, malgré ce qu’annonçait l’emballage, ce qui est cohérent avec la basse résolution : un moniteur monochrome ne passerait pas.

Le même test relève plusieurs défauts : des bruitages et un curseur clignotant qui « peuvent finir par taper sur les nerfs », une ou deux erreurs de programmation au moment de l’écriture, et l’impossibilité de quitter une partie en cours sans éteindre la machine. Ce dernier point est amusant à lire des décennies après : on prend un risque calculé à la table, mais seul le bouton d’alimentation permet de se lever.

À titre personnel, je ne cherche pas ici de la beauté. Je regarde si la lisibilité des cartes tient, si la souris répond sans effort, et si l’on a envie de refaire une main. C’est le contrat d’un jeu de cartes sur ST, et il est à peu près tenu. L’Atari ST n’a jamais eu besoin de sprites flamboyants pour faire un bon jeu de table : la souris et un écran net font l’essentiel du travail.

ST, Amiga, C64 : un jeu qui a voulu être partout

Joker Software ne visait pas une seule machine. START affirme que c’était le premier jeu jamais sorti simultanément sur six formats informatiques, sans les énumérer. D’autres sources confirment des versions Commodore 64 (Mindscape, 1988 aux États-Unis et au Canada, selon Eli’s Software Encyclopedia) et PC (1989). Une publicité de 1988 dans PC Games évoquerait aussi une version Amiga. Je ne sais donc pas dire lesquelles composaient exactement la liste des six, et je ne chercherai pas à vous la fabriquer.

Ce que cette stratégie dit du jeu est assez parlant : il n’était pas pensé comme une vitrine technique pour un ordinateur en particulier. C’était un produit calibré pour être identique partout, un concept de jeu plus qu’un jeu de machine. Du coup, comparer ST et Amiga n’a pas grand sens ici. Les différences de palette ou de son existent sans doute, mais personne n’achetait Aussie Joker Poker pour ses couleurs.

Un concours à 200 000 dollars

L’épisode le plus étonnant autour du jeu n’est pas dans le jeu. START relate que Joker Software lançait un concours doté de 200 000 dollars : en envoyant sa participation après avoir joué, on pouvait devenir l’un des vingt finalistes, avec des prix allant de 1 000 à 100 000 dollars. La date limite d’inscription était fixée au 30 avril 1989. (Le titre de l’article parle de 700 000 dollars alors que le texte donne 200 000 : les sources se contredisent, et je retiens le chiffre du corps du test.)

Un commentaire sur un site d’abandonware prétend qu’un gagnant du concours sur Commodore 64 n’aurait jamais touché ses 100 000 dollars parce que la société aurait fait faillite. C’est une anecdote de forum, invérifiable de mon côté, mais elle ajoute une couleur douce-amère à ce jeu de paris en argent fictif.

Ce qu’en pensait la presse, et ce qu’on en pense

La presse d’époque que j’ai pu retrouver se limite au test de START par Gregg Pearlman. Verdict : « un bon exemple de son genre », « potentiellement addictif », à conseiller à ceux qui aiment les jeux de cartes sur ordinateur « avec une différence ». C’est mesuré et plutôt favorable. Côté public, la fiche AtariMania affiche 9/10, mais sur un seul vote : autant dire que cela ne prouve rien.

Ce manque de sources est lui-même une information. Je n’ai trouvé aucun test dans la presse française ou européenne. Difficile donc d’être catégorique sur sa réception en France.

Y retourner aujourd’hui

La fiche AtariMania propose un dump au format Pasti, compatible avec les ST, STe, TT et Falcon030, ce qui le rend jouable sous émulateur (Hatari, Steem) comme sur un vrai ST équipé en conséquence. Sur un seul écran, seul, il peut lasser vite : sans adversaire humain, le dilemme « tirer ou s’arrêter » tourne en boucle.

Mais avec deux ou trois amis, des règles maison choisies à l’avance et des mises ridicules, le jeu retrouve son intérêt. Ce n’est pas un chef-d’œuvre. C’est un jeu de salon, honnête, avec ses sons agaçants, son curseur qui clignote et sa manie de ne jamais vous laisser quitter la table. Rien que pour sa singularité (un casino sans croupier, sans machine adverse, juste vous et les autres), il mérite une soirée.

À lire aussi sur le blog :
→ Hoyle Book of Games – Volume 2 – Solitaire sur Atari ST (1989)
→ Trivial Pursuit sur Atari ST : le jeu de culture générale ultime en version numérique

Sources : fiche AtariMania | test dans START, mai 1989

FICHE DU JEU

Jeu
Joker Poker
Machine
Atari ST
Sortie
1989
Référence
Joker Poker sur Atarimania

Y rejouer aujourd'hui

L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.