Il y a des jeux qui vous collent une étoile sur la poitrine et vous disent : « Tu as jusqu’à ce soir. » APB fait partie de ceux-là. Vous êtes Bob, jeune flic au volant de la voiture numéro 54, et le Chef attend vos résultats : tant de contraventions, tant d’arrestations, avant que le temps ne tombe à zéro. Pas de grand complot à déjouer, juste une ville, des automobilistes pas très malins et une paperasse qui ne pardonne pas. Sur Atari ST, ce petit théâtre de la patrouille a perdu son volant et ses pédales, mais il a gardé son sale caractère.
Une borne Atari Games en forme de voiture de police
Avant de parler du ST, il faut poser le décor : APB est d’abord une borne d’arcade d’Atari Games, sortie en Amérique du Nord en juillet 1987 sur le matériel System 2 de la maison. Côté équipe, les sources citent Mike Hally à la conception, David Theurer, Alan Murphy et Russell Dawe à la programmation, et Mike West aux graphismes. Ce n’est pas un jeu d’action au sens classique, et encore moins un « beat’em up » : c’est un jeu de conduite policière vu de dessus, où la voiture évolue dans des rues qui défilent, avec des objectifs chiffrés à remplir.
La borne elle-même avait de l’allure. Son habillage rappelle une voiture de police, avec un volant, une pédale d’accélérateur, un bouton de sirène et un bouton de tir, et des gyrophares rouges et bleus qui s’allument quand on actionne la sirène. Un siège amovible permettait même de la transformer en version assise. Autant dire que, côté présence dans la salle, le ST partait avec un handicap sérieux : on ne pose pas un gyrophare sur un moniteur couleur.
Le quota, les beignets et le Chef qui rentre au mauvais moment
Le principe tient en une phrase : chaque journée de service, vous devez atteindre un quota de contraventions ou d’arrestations avant la fin du temps imparti. Les petits délinquants sont partout : les chauffards qui dépassent la limite de vitesse (n’importe quel véhicule peut être concerné), les conducteurs qui jettent leurs déchets par la fenêtre, les ivrognes, les automobilistes à la conduite agressive, les camés. Vous les repérez, vous les collez, vous mettez la sirène, vous les arrêtez. Des beignets traînent çà et là pour rallonger la journée, des stations-service pour remplir le réservoir, et un garage, le « Speed Shop », permet d’améliorer la voiture au fil des jours : freins, armement, blindage, radar.
Un jour sur deux à partir du troisième, un avis de recherche général, le fameux « All Points Bulletin », tombe sur la radio. Là, on ne parle plus d’un ivrogne qui zigzague, mais de crimes plus sérieux : trafic de stupéfiants, terrorisme, incendie criminel, vol de combustible nucléaire. Les suspects portent des noms qui riment avec leur méfait, ce qui donne à la borne cet humour de série télé américaine que le ST, avec ses moyens, ne pouvait que suggérer. Une fois le suspect arrêté, il faut encore lui faire avouer ses crimes dans un petit exercice de rythme : on alterne les boutons pour remplir une jauge de confession, en espérant que le Chef n’entre pas dans la pièce pendant que le suspect est secoué.
Et c’est là que le jeu devient méchant. Chaque erreur a un prix en « demerits » : heurter un cône ou un véhicule sans sirène, tirer sur un innocent, tomber en panne d’essence, rater un aveu, manquer un objectif de la journée. Quand le compteur déborde, le message tombe : vous êtes viré. Le jeu vous laisse aussi une porte de sortie, puisque certains bonus permettent d’effacer des demerits. C’est un équilibre malin entre l’agressivité de la poursuite et la prudence qu’on attend d’un représentant de l’ordre.
Domark et Tengen : comment le flic est arrivé sur nos micros
Les conversions sur ordinateurs sont sorties au Royaume-Uni en 1989 : Amiga, Atari ST, Commodore 64, Amstrad CPC et ZX Spectrum. D’après les sources que j’ai pu consulter, elles ont été réalisées pour l’essentiel par Tengen et publiées par Domark. Tengen, c’est la structure créée par Atari Games pour éditer des jeux sur ordinateurs et consoles sans utiliser le nom Atari, que la société ne pouvait employer que pour l’arcade. Domark, de son côté, avait fait d’Atari Games son partenaire exclusif pour les conversions de bornes à partir de 1987. C’est ce tandem qui nous a donné, sur nos 16 bits, plusieurs adaptations de bornes de la même maison.
Une précision utile pour ne pas mélanger : la version ST d’APB n’a rien à voir avec le jeu en ligne du même nom sorti sur PC en 2010. Ce dernier, développé par Realtime Worlds, est un autre animal, et le sigle prête à confusion dès qu’on cherche une information sur le web. Ici, on parle bien du flic de 1987, de ses beignets et de son Chef.
Du volant au joystick : ce qui change forcément
Sur la borne, on conduisait pour de vrai : le volant, la pédale, la sirène sous la main gauche, le bouton de tir sous la droite. Sur ST, tout passe par le joystick, et un joystick ST se contente d’un manche et d’un unique bouton. La traduction des commandes impose donc des compromis. Je n’ai pas trouvé de source qui détaille comment la conversion répartit le tir, la sirène et la confession sur ce seul bouton, et je préfère ne pas l’inventer : si vous testez le jeu, le mieux est de passer quelques minutes dans le menu et dans la documentation d’époque avant de vous lancer.
Ce qu’on peut dire sans trop se tromper, c’est que la conduite à la manette n’a pas la même nature que celle au volant. Au volant, on corrige d’un poignet ; au joystick, on pousse, on relâche, on anticipe. Dans un jeu où chaque coup de pare-chocs coûte un demerit, cette perte de finesse se paie. Le ST a l’avantage de la vue de dessus : on voit venir les carrefours, on lit mieux les trajectoires, et ce qui était une conduite instinctive devient une conduite un peu plus calculée. Pas moins amusante, juste différente.
Ce que la machine sait encore faire passer
Atari ST oblige, la palette est limitée à 16 couleurs à l’écran, et l’on n’attendra pas de la machine qu’elle reproduise les couleurs franches d’une borne arcade. Mais le principe d’APB ne dépend pas d’une prouesse technique : il dépend de la lisibilité. Il faut qu’on distingue une voiture innocente d’un contrevenant, qu’on voie le piéton qu’on doit éviter, et qu’on garde un œil sur le temps, le quota et les demerits. Sur ce terrain, la vue aérienne est un bon point de départ : elle rend en principe la lecture des rues plus facile que dans bien des jeux de course en perspective de la même époque, même si je n’ai pas de source pour juger finement la lisibilité de la version ST.
Côté son, c’est plus délicat à évaluer. La borne avait sa musique signée Brad Fuller, Hal Canon et Earl Vickers, et la version Amiga est créditée à David Whittaker pour sa musique. Pour le ST, je n’ai pas de crédit sonore fiable sous la main, et je ne vais pas en inventer un. Quant à l’accueil de la version ST par la presse de l’époque, les sources que j’ai pu lire ne donnent pas de note précise : difficile d’être catégorique. Ce que l’on sait, c’est que la borne a été bien reçue pour son humour et son visuel, avec un reproche récurrent sur la difficulté, et que le magazine Crash la jugeait « refreshingly different from the usual mass of bash-or-blast’em ups ». Cette citation vise l’arcade d’origine, pas le ST, mais elle résume assez bien ce qui fait le charme du jeu.
Un jeu exigeant, donc parfois injuste
Soyons francs : APB n’est pas un jeu qui vous caresse dans le sens du poil. Ses créateurs ont reconnu eux-mêmes, après coup, que le résultat final était trop complexe, et on le sent. Entre la gestion du carburant, les achats au garage, les quotas, les avis de recherche et les confessions, on a parfois l’impression de jongler avec trop de balles. Quand on est dedans, c’est grisant ; quand on se plante de journée dès le deuxième carrefour, c’est frustrant.
Cette complexité, c’est à la fois sa force et son défaut. Sa force, parce qu’un jeu de patrouille où l’on se contente de rouler en rond serait vite lassant : ici, il se passe toujours quelque chose. Son défaut, parce que le rythme se casse dès qu’on doit gérer plusieurs choses à la fois avec un seul bouton de joystick. On comprend pourquoi la borne a été à la fois saluée pour son humour et critiquée pour sa difficulté. La conversion sur ordinateur a hérité des deux.
ST contre Amiga et le reste de la bande
La conversion est sortie la même année sur plusieurs machines, ce qui rend la comparaison tentante. Sans test côte à côte sourcé sous la main, je ne vais pas prétendre que l’Amiga affichait telle ou telle différence précise : on sait seulement que l’Amiga a eu droit à une musique créditée à David Whittaker, ce qui donne un petit avantage sonore sur le papier. Sur ST, le jeu a surtout le mérite de faire partie de cette famille de conversions d’arcade qui ont peuplé le catalogue 16 bits.
Pour qui veut le retrouver aujourd’hui, la voie la plus simple est l’émulation : des émulateurs comme Hatari permettent de lancer une image du jeu sans sortir le matériel d’origine. Vous pouvez aussi vous replonger dans la version Atari Lynx, sortie en 1991 chez Atari Corporation, qui a eu de bons retours à l’époque, avec 88 % chez CVG d’après les sources. Mais c’est une autre histoire, et une autre machine.
Le dernier beignet
On referme APB comme on sort d’une journée de service un peu trop longue : fatigué, un peu vexé par le Chef, et pourtant prêt à repartir. Ce n’est pas le jeu de conduite le plus fluide du catalogue ST, ni le plus simple d’accès. Mais il a une personnalité, un humour de commissariat de série B, et un système de quotas et de demerits qui donne à chaque rue un enjeu. Sur Atari ST, il y a une certaine ironie à voir un flic qui court après des quotas dans un jeu qui, lui, a dû courir après la borne qu’il adaptait. L’officier Bob n’a pas la voiture la plus rapide, mais il a du caractère. Il mérite un tour de patrouille.
À lire aussi sur le blog :
→ Hard Drivin sur Atari ST, une autre conversion d’une borne Atari Games sur nos 16 bits, côté conduite pure.
→ Marble Madness sur Atari ST, une autre borne Atari Games privée de ses commandes d’origine.
En savoir plus : fiche Wikipédia (anglais).
FICHE DU JEU
- Jeu
- APB
- Machine
- Atari ST
- Sortie
- 1989
- Voir aussi
- Domark
- Référence
- APB sur Atarimania
Y rejouer aujourd'hui
L'émulateur libre Hatari reproduit l'Atari ST sous Windows, macOS et Linux. Il lui faut l'image disque du jeu, à tirer de votre propre disquette. Les versions originales se trouvent encore d'occasion, et certains éditeurs ont réédité leurs titres.